Tilki le petit renard
C’était un jour de juillet. Il faisait très chaud.
Je roulais sur une petite route, dans les terres, lorsque je l’ai aperçu sur le bas-côté. Un jeune renard venant probablement d’être percuté par une voiture. J’ai grandi à la campagne. Des animaux morts au bord des routes, j’en avais malheureusement déjà croisé beaucoup. Je ne m’étais jamais arrêtée. Mais cette fois, quelque chose était différent.
Comme un appel...
Il fallait que je m’arrête !
Alors je me suis arrêtée...
Et vêtue de mon petit short blanc et de mes bottes d’indienne en cuir blanc, j'ai ramassé le petit renard. Je l’ai installé dans ma voiture… et j’ai repris mon chemin avec cette question assez raisonnable compte tenu de la situation : mais que vais-je bien pouvoir faire de ce petit renard ? Je savais seulement une chose : je voulais garder quelque chose de lui.
Sa fourrure ?
Sa queue ?
Son crâne ?
Après quelques appels passés sur le chemin du retour, on m’indiqua finalement un homme qui chassait à l’arc et qui saurait sans doute m’aider. Il examina mon petit renard. Il avait moins d’un an. Nous étions en été et son pelage tombait.
Impossible de conserver sa fourrure.
Son crâne ? Trop jeune, il risquait de perdre ses dents.
Sa queue ? Les poils n’y résisteraient pas davantage.
Il semblait ne rien vouloir me laisser.
Et pourtant, cette étrange certitude demeurait : je devais garder quelque chose de lui.
Toujours bien décidée à honorer cette intuition, je suis alors partie dans la forêt pour lui offrir une sépulture respectueuse. J’avais dans ma voiture un couteau que mon père m’avait donné. Je l'ai pris. J’ai déposé le petit renard au pied d’un arbre et je me suis agenouillée près de lui, toujours vêtue de blanc. Avec ce couteau, je lui ai prélevé une canine. Puis j’ai prié. Je lui ai rendu hommage à ma manière, là, au milieu des arbres, avant de le confier à la forêt.
Je ne savais pas encore pourquoi cette dent devait venir avec moi.
La réponse arriverait plus tard.
De retour chez moi, chamboulée par cette expérience aussi puissante que surprenante, j’ai décidé de partir en voyage chamanique. Je percevais un monde lumineux auquel je tentais d’accéder. Mais quelque chose me retenait.
Mes peurs...
Dans ma vision, mes peurs avaient pris la forme d’une main qui me tirait vers le bas. Et soudain, quelque chose s’est mis à mordre cette main. Je cherchais à comprendre.
Qu’est-ce qui mord mes peurs ?
Il n’y avait ni animal, ni corps, ni silhouette.
Seulement une mâchoire.
Des dents...
Les dents de mon petit renard.
Elles mordaient la main qui me retenait et, peu à peu, me permettaient d’aller vers ce qui se trouvait plus haut.
Vers ce qui était plus lumineux. Je suis sortie de ce voyage avec une sensation étrange. De la joie mêlée à de la sérénité, et comme une sorte d'assurance nouvelle.
La dent de ce petit renard venait d'ouvrir quelques chose. Je ne savais pas encore exactement quoi, mais je savais que rien ne serait plus jamais comme avant. Cet animal n'était plus un simple renard au bord de la route. Nous étions maintenant liés.
Il fallait lui donner un nom.
Lorsque j’étais agenouillée près de lui dans la forêt, toute de blanc vêtue, mon couteau à la main, une image m’avait traversée : celle d’une Amazone. Un peuple dont je me suis souvent sentie étrangement proche. Alors j’ai cherché. Les Amazones m’ont menée vers les terres de l’actuelle Turquie. Comment disait-on renard en turc ?
Tilki
Mais que ce mot était joli !
C’était lui. Tilki le petit renard.
Cette canine n'était désormais plus une simple dent. Elle était devenue un talisman. Je voulais la porter sur moi ! Elle était le symbole d'un tournant dans ma vie !
Je le sentais.
J’ai alors imaginé et dessiné un bijou. Un jonc très simple, sur lequel sa dent viendrait pendre.
Bien sûr il fallait un métal précieux pour accompagner une si belle histoire. J’ai choisi un bracelet en or qui appartenait à ma mère. Je l’ai apporté à mon ami joaillier. Je lui ai raconté ma singulière histoire. Il a écouté, patiemment. Et il m'a fait le plaisir d'accepter non seulement de réaliser le bijou, mais de me permettre de le façonner avec lui.
Quel merveilleux cadeau !
L'or a été fondu.
Le jonc a pris forme.
Et la canine de Tilki y a trouvé sa place.
Depuis, ce bracelet ne me quitte plus. Je ne saurai probablement jamais ce qui m’a poussée à m’arrêter ce jour-là.
Hasard, intuition, appel… Chacun y verra ce qu’il voudra.
Moi, je sais seulement qu’avant Tilki, je ne créais pas d’objets de pouvoir.
Après lui, tout a commencé.
